Crise en RDC: Instrumentalisation des institutions publiques pour maintenir le pouvoir

Comment Joseph Kabila a-t-il manœuvré pour exclure Moïse Katumbi Chapwe de la course à la présidentielle et propulser son candidat.

Joseph Kabila Kabange, l’Autorité Morale absolue

Le 25 juin 2018, un groupe de parlementaires nationaux et de sénateurs ont adressé une lettre ouverte au Président Joseph Kabila pour lui faire part de son inquiétude face à l’approche du procureur général de la République ainsi que celle du ministre de la Justice en ce qui concerne l’infraction présumée de Moïse Katumbi à l’encontre de la sécurité de l’Etat,  notamment le recrutement de mercenaires. Ils ont dénoncé la procédure judiciaire qui, selon eux, visait uniquement à empêcher Moïse Katumbi de déposer sa candidature à la présidence ou à le rendre inéligible.

Au départ, les conflits entre Katumbi et les autorités de Kinshasa semblaient isolés, pour ne pas dire anodins. Mais, quand on scrute tous les événements survenus sur la scène politique depuis la fin de 2014 (voir chronologie des événements) et quand on les recoupe, il ressort que la saga de Moïse Katumbi, évoquée dans la lettre ouverte, n’est en fait qu’une pièce d’un grand puzzle ou plan des manœuvres de Joseph Kabila pour juguler l’influence politique écrasante de Katumbi afin qu’il puisse conserver le pouvoir sans être contesté.

Peu de temps après que Joseph Kabila ait remporté sa deuxième et dernière élection présidentielle en 2011, le regretté Augustin Katumba Mwanke, son plus proche confident à l’époque, se demandait si Kabila quitterait ses fonctions conformément à la Constitution, sans se battre, ou renierait-il son serment de respecter la constitution pour briguer un troisième mandat, inconstitutionnellement. Alors que Katumba ne trouvait pas de réponse à son interrogation, il jura néanmoins de rester loyal envers Kabila et de ne jamais l’abandonner, qu’il décide de renoncer au pouvoir ou de le conserver. [1]

Son deuxième et dernier mandat avait expiré depuis le 19 décembre 2016; pendant ce temps, Joseph Kabila était resté muet quant à son avenir politique. Il avait gardé ses projets secrets dans son for intérieur jusqu’au jour de son discours devant l’Assemblée nationale le 19 juillet 2018 et quelques heures avant l’heure de clôture à la CENI (la commission électorale indépendante) pour le dépôt des candidatures à la présidence ainsi qu’aux les élections générales prévues pour le 23 décembre 2018.

Au début de son discours devant l’Assemblée nationale, Joseph Kabila avait proclamé, hors texte, « … S’il vous plaît, comprenez ma passion pour le Congo ». Sous les applaudissements de l’assistance, Kabila avait affirmé sa « passion pour le Congo », ce qui, selon nous, n’exprimait ni ses grandes souffrances, ni son amour pour le Congo et ses habitants ; mais plutôt sa forte et irrésistible soif de privatisation du Congo, de ses institutions et de ses ressources.

Le 8 août 2018, jour de clôture pour le dépôt des candidatures à la présidence, Joseph Kabila a finalement mis fin, de manière inattendue, à des nombreuses années de spéculations concernant son intention de briguer un troisième mandat, en nommant Emmanuel Ramazani Shadari comme son successeur. Shadari serait l’un des partisans les plus fidèles de Kabila, en particulier en cette période de turbulences politiques, où son avenir est en jeu.

Bien que la plupart des Congolais (opposition et société civile) ainsi que la communauté internationale aient salué la détermination de Kabila de ne pas briguer un troisième mandat comme une victoire du peuple, ils se sont montrés très prudents pour s’en réjouir. D’autant plus que cela ne démontre pas réellement la volonté de Kabila de mettre en œuvre l’Accord de Saint Sylvestre, du 31 décembre 2016, qui aurait assuré un processus électoral crédible, juste et pacifique et qui aurait pu aboutir à une alternance politique d’une manière démocratique et civilisée. Au lieu de cela, Joseph Kabila a utilisé la bouée de sauvetage, qui lui avait été lancée par le même Accord de Saint Sylvestre, pour parachever son contrôle des institutions démocratiques afin d’exécuter ses plans secrets bien avant les élections du 23 décembre 2018.  Parmi les actions fallacieuses entreprises par Kabila, nous pourrons citer:

  1. Les tentatives persistantes de torpiller l’accord de Saint Sylvestre.
  2. La nomination de ses plus fidèles serviteurs, cinq mois avant les élections, à des postes clés du gouvernement, des services de sécurité (police et armée), de la Cour constitutionnelle et de l’ensemble de l’appareil judiciaire «réformé».
  3. Contre tous les conseils et toutes les oppositions, l’insistance de la CENI – dirigée par un fidèle de Kabila – d’utiliser des « machines à voter électroniques».
  4. Six mois avant les élections, Joseph Kabila a lancé le Front Commun pour le Congo (FCC), une plate-forme électorale, destinée à élargir sa famille politique dans le but de remporter une « large victoire électorale» en décembre 2018. Le FCC comprend des membres de « l’opposition au gouvernement » et de la majorité présidentielle (MP), la « société civile » et des notabilités. La «charte» de cette coalition a été adoptée le 7 juin 2018 lors de la réunion du gouvernement, dirigée par Kabila, dans sa ferme privée de Kingakati.
  5. La détention continue, la poursuite ou la persécution de personnalités politiques emblématiques.

Conscient de la fin de son dernier mandat le 19 décembre 2016, Kabila recourt depuis 2014 à toutes sortes de tactiques pour rester au pouvoir. Il s’agit notamment de retarder les élections, de modifier la loi électorale, d’essayer de réviser la constitution afin de lui permettre de briguer un troisième mandat, de réprimer brutalement ou tuer des manifestants, de débaucher des membres influents de l’opposition, ainsi que de harceler, d’emprisonner ou de bannir les personnes qui osent se retourner contre lui.

C’est le cas de Moïse Katumbi, homme d’affaires accompli devenu politicien, qui avait rejoint le Parti Populaire pour la Reconstruction et le Développement (PPRD, parti de Kabila) et qui était devenu gouverneur de la province du Katanga (2007). Plus tard, il a dénoncé le projet secret de Joseph Kabila de briguer un troisième mandat, dans une métaphore de « trois pénalités injustifiées dans un match de football » (23 décembre 2014). Ce que le ministre des Communications de Kabila (Lambert Mende) a considéré comme un outrage au président. Les paroles de Katumbi, selon le ministre, ont discrédité et calomnié le président. Mais ce que le ministre n’a pas dit, c’est qu’en bon flatteurs, tous les loyalistes et partisans de Kabila, les «Elites», qui affluent dans la riche municipalité de Gombe, à Kinshasa, devaient plaire au président en décriant les paroles « odieuses » de Katumbi.

Katumbi a ensuite démissionné du gouvernorat (29 septembre 2015), du «PPRD» et s’est déclaré candidat à la présidence (4 mai 2016). Avec cette déclaration, Katumbi représentait désormais une menace sérieuse pour Kabila dans sa tentative de briguer un troisième mandat.

Peu après (19 mai 2016), Joseph Kabila s’est embarqué dans une campagne funeste pour diaboliser Katumbi. Au cours de ce processus, il s’est désespérément engagé dans l’instrumentalisation des institutions publiques afin que Katumbi soit arrêté, emprisonné et finalement exclu de la course à la présidence.

Élimination systématique des Challengers, le «caractère irréversible des élections» de Kabila

Ironiquement, en février 2013, après avoir soigneusement examiné la capacité et le potentiel de l’entourage de Joseph Kabila, Augustin Katumba Mwanke a déclaré dans son mémoire, à titre posthume [1] que « [Katumbi] est assurément l’un des meilleurs espoirs de notre pays a aujourd’hui et l’une de ses planches de salut, demain, quand sonnera l’heure des grands destins futurs».

En effet, contrairement aux gouverneurs de dix autres provinces, Katumbi semblait posséder l’expérience et les compétences nécessaires pour gérer l’économie moderne du Katanga. Il a considérablement amélioré la perception des recettes, construit des infrastructures et exigé que les conditions de travail des mineurs (en particulier ceux employés par des Chinois) et que les salaires soient améliorés, entre autres réalisations. Ce faisant, il a en quelque sorte éclipsé l’aura de Joseph Kabila au Katanga et dans d’autres provinces. Au-delà de tout, il s’est montré capable de prendre la relève de Kabila après l’expiration de son deuxième et dernier mandat constitutionnel.

Les nouveaux « nationalistes et souverainistes »

Après avoir échoué dans sa tentative de briguer un troisième mandat, Joseph Kabila a créé le FCC, une méga plateforme électorale, pour élargir mathématiquement sa famille politique dans le but de remporter une «large victoire électorale», lors des élections générales de décembre 2018, grâce aux machines à voter électroniques et dix millions d’électeurs fantômes inscrits dans le fichier électoral.

Le tout puissant Ministre de la Justice, Alexis Tambwe Mwamba, devenu nationaliste et souverainiste aujourd’hui, était autrefois un des rebelles “RDC” qui avaient abattu un avion civil

Selon Jean-Pierre Kambila, directeur de cabinet adjoint de Kabila, les groupes et personnalités qui ont adhéré à la FCC sont tous « convaincus de la politique d’ouverture, du rôle unificateur et dynamisant du président Joseph Kabila dans la politique congolaise(…) Le FCC est donc une réponse réfléchie et élaborée à la situation politique, économique et sociale de la RDC »; tandis que « le monde des affaires, de Bruxelles ou de Paris, a pour ambition de placer un opérateur minier, l’ancien gouverneur du Katanga, à la tête de la République démocratique du Congo. » [2]

De toute évidence, pour Joseph Kabila et sa coterie, Katumbi et tous ceux, de l’étranger, qui s’opposent à leurs projets ne sont tout simplement que des vendus faisant partie d’un projet du monde des affaires, sinon d’un complot visant à s’accaparer le contrôle (de leurs mains) de la RDC et de ses ressources, à partir de l’étranger.

L’affirmation du camp de Kabila selon lequel le FCC serait composé de nationalistes et de souverainistes, qui ne sont motivés que par leur « passion pour le Congo », est très contestable et embarrassante. On peut se demander, en effet, comment des nationalistes et des souverainistes, tels que Kabila et sa coterie, peuvent privatiser l’État et aliéner sa souveraineté au profit de la préservation de leurs privilèges et gains mal acquis. Comment des nationalistes et des souverainistes peuvent-ils transformer la République Démocratique du Congo en territoire de la mafia?

La police nationale congolaise (PNC), les forces armées (FARDC) et l’Agence Nationale de Renseignement (ANR) sont utilisées pour dissuader, intimider ou faire taire les voix discordantes. Les dirigeants politiques et les leaders d’opinion sont incarcérés ou maintenus en exil, et les journalistes ainsi que les ONG de défense des droits de l’homme sont tout simplement bafoués.

Les uns après les autres, tous les candidats importants à l’élection présidentielle ainsi qu’aux prochaines élections législatives, se sont vus refuser le droit de participer aux élections: Moïse Katumbi, Jean-Pierre Bemba, Adolphe Muzito…

La poule aux œufs d’or

Un rapport détaillé publié par le « Congo Research Group » de l’Université de New York en collaboration avec Bloomberg [2] montre que le clan de Kabila possède un ensemble d’entreprises au Congo, comprenant des fermes privées et industrielles, des hôtels de luxe, des points de vente de repas prêts-à-emporter,  des réseaux de téléphonie mobile et des compagnies d’assurance. Dans les contrats miniers et de forage pétroliers, qui sont  beaucoup plus lucratifs,  ils ont mis en place des systèmes hors comptabilité officielle leur permettant de détourner des milliards de dollars vers leurs comptes bancaires privés. Les « Panama » [3] et « Paris Papers » [4] ont également montré que des membres de la famille et des amis proches de Kabila possèdent des sociétés fictives à l’étranger ainsi que des comptes bancaires où beaucoup d’argent est versé et gardé secrètement.

Joseph Kabila a également créé des institutions louches, telles que le Bureau de Coordination et de Suivi du Programme Sino-Congolais (BCPSC) et l’Agence congolaise des Grands Travaux (ACGT), dont les responsables ne rendent compte qu’à lui, pour superviser tous les projets liés au tristement célèbre « contrat chinois des minerais pour les infrastructures », en 2009, d’un montant de 6,2 milliards de dollars. Son seul intérêt était de surestimer les projets et d’empocher à la signature les pas-de-porte payés par la Chine au début de chaque projet.

Une autre institution ad hoc et de haut niveau, le Bureau Central de Coordination (BCeCO), qui ne relève d’aucun ministère, mais uniquement du président et du premier ministre, a été créée pour superviser les investissements «lucratifs» dans le projet du barrage Inga III. Ce bureau disposerait de milliards de dollars en contrats d’infrastructure et en contrats lucratifs, dont une partie est détournée vers Kabila lui-même ou sa coterie.

C’est le produit de ces activités mafieuses que Joseph Kabila a utilisé pour verrouiller le système politique, contrôler l’appareil de sécurité, privatiser les institutions de l’État, financer la répression des opposants et acheter des alliances politiques qui ont contribué à la création du FCC, le nouveau «parti-état» qui concentre le pouvoir entre les mains de Kabila et de ses représentants dans les institutions publiques et les entreprises de l’État. Contre l’esprit et la lettre de l’accord de Saint-Sylvestre, Kabila, avec la création du FCC, vient de parachever la série des réformes institutionnelles et politiques qu’il avait secrètement entreprises pour garder le contrôle du pays bien après les élections du 23 décembre 2018.

Volonté de sauvegarder le «régime» de Kabila à tout prix

« Au-delà des sensibilités, des sentiments de chacun, c’est le régime. C’est Joseph Kabila Kabange, c’est Mzee [Laurent Kabila, le père de Joseph], [d’où] ces efforts actifs [pour préserver le régime]. C’est pour cette raison que nous devons travailler [dur], parce que si Ramazani [Shadari, candidat à la présidence choisi par Kabila] perd, notre régime perd. [Imaginez-vous les conséquences? » Voilà comment Aubin Minaku, secrétaire général de la majorité présidentielle (MP) et le président du parlement, a exprimé ses inquiétudes quant à l’avenir du régime Kabila dans une vidéo publiée vers le 28 septembre 2018 [3].

Emmanuel Shadari, ancien ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, candidat à la
présidentielle, sévit contre des manifestants pacifiques chrétiens.

La déclaration de Minaku confirme ce qui nous avions fait remarquer précédemment, le 13 octobre 2016: «Il est raisonnable de dire que le maintien de la RDC comme un fief personnel et une affaire de famille était un rêve de Laurent Kabila que son fils Joseph poursuit avec détermination et sans relâche. Après tout, cela fait presque 20 ans maintenant que la RDC est successivement dirigée par le clan Kabila : une dynastie instantanée, bâtie sur l’exploitation des ressources minérales et dont Laurent Kabila en était le père fondateur.» [4]

En fait, Kabila ne se présente pas pour un troisième mandat, mais il s’est néanmoins assuré le poste d’«Autorité Morale», par le biais du FCC, ce qui semble le placer au-dessus du Président de la République. C’est une position influente qui lui permet non seulement de tirer les ficelles pour faire avancer les choses à sa manière, mais aussi de garder une main mise sur le pays, au profit de la dynastie et de sa coterie, maintenant et après les prochaines élections générales, si le FCC et son candidat président (Shadari) remportent ces élections.

Cependant, d’après des nombreuses réactions suivant sa nomination et sondages effectués récemment, Shadari et le FCC n’ont aucune chance de l’emporter, dans une élection ouverte, libre, juste et crédible. L’espoir d’une victoire du FCC repose sur la CENI et l’appareil judiciaire (Cour constitutionnelle) qui sont fermement contrôlés par les loyalistes de Kabila. Pour garantir une « large victoire électorale » au FCC et à Shadari, la CENI a unilatéralement imposé l’utilisation contestée de la machine à voter, ainsi que l’usage de dix millions d’électeurs fictifs figurant dans le fichier électoral, qui bénéficieront vraisemblablement à Emmanuel Shadari (en tant que nouveau président) et au FCC (nouvelle majorité au Parlement).

À travers ces nombreuses manœuvres et manigances, il apparaît clairement que Kabila et son FCC ont délibérément semé les graines de la violence, du soulèvement et de l’instabilité susceptibles de se produire après l’annonce de résultats des élections.

Plus précisément, Joseph Kabila a ignoré des nombreux appels à appliquer pleinement l’Accord de la Saint-Sylvestre en refusant à certains dirigeants de l’opposition le droit de contester la présidence et a failli  à résoudre les problèmes liés au processus électoral. Cette situation pourrait déclencher le chaos et contraindre de nouveau les citoyens congolais à se réfugier dans la brousse ou à chercher refuge dans d’autres pays, a déclaré le président zambien Edgar Lungu, président en exercice de l’Organe de la SADC chargé de politique, défense et sécurité. [5]

Scénario sinistre à l’horizon Décembre 2018

En fin de compte, en parfaite conformité avec le plan de Kabila, Emmanuel Shadari sera élu président de la RDC, avec le FCC contrôlant le Parlement, et Joseph Kabila investi du pouvoir absolu d’Autorité Morale au sommet du système.

Evidement l’opposition contestera les résultats des élections. Dans ces circonstances, ils devront s’adresser à la Cour constitutionnelle pour que justice soit faite. Cependant, les mécanismes mis en place par Joseph Kabila pour assurer une «large victoire électorale» entraveront leur accès à la justice. La Cour constitutionnelle, déjà corrompue, se prononcera en faveur d’Emmanuel Shadari et du FCC. Le camp de Kabila-Shadari affirmera que les élections ont été justes, crédibles et libres, même si elles étaient entachées de corruption et de fraudes. La communauté internationale et l’ONU ne seront pas autorisées à intervenir, car le pseudo-gouvernement de Kabila-Shadari affirmera que la RDC est un État souverain qui ne peut tolérer les ingérences extérieures dans ses affaires intérieures (en particulier les élections).

L’anatomie de la «machine à tricherie électronique» de Kabila

En désespoir de cause, l’opposition, la société civile et une grande partie de la population auront très probablement recours à la violence et éventuellement à l’effusion de sang, ce qui provoquera des nouvelles vagues d’instabilité qui pourraient engloutir la région de Grands Lacs et celle de la SADC. Ceci représente une grande menace pour la région, menace qui a été prise au sérieux par la SADC, l’UE, les États-Unis et l’ONU ; d’autant qu’elle comporte des conséquences incalculables pour la région.

Joseph Kabila a clairement démontré au fil des ans son manque de volonté et son incapacité à agir dans le meilleur intérêt du Congo et de la région. Au vu des nombreux massacres et crimes perpétrés en RDC, son silence, son égoïsme, son entêtement, ses mensonges et l’arrogance qui les accompagnent, ont fini par isoler Kabila de la communauté internationale. Ayant déjà réussi à privatiser les organes de l’État au niveau interne, Kabila craint maintenant la possibilité d’une intervention extérieure visant à mettre fin aux interminables persécutions de la population congolaise et l’empêcher d’embraser la région.

Dans son discours à l’Assemblée générale des Nations Unies, le 25 septembre 2018, Joseph Kabila a fait des remarques déconcertantes concernant :

  1. le caractère irréversible des élections, comme étant le résultat de sa propre détermination ;
  2. sa sous-estimation du rôle important joué par la MONUSCO dans le processus de pacification et de stabilisation de la RDC, en demandant leur retrait de la RDC ;
  3. et enfin, en récusant toute ingérence extérieure et en appelant au respect de la souveraineté du Congo dans l’organisation des élections.

Le caractère d’irréversibilité des élections revendiqué par Joseph Kabila n’est ni le résultat de sa bonne foi ni de sa détermination à organiser des élections, mais des immenses sacrifices humains consentis par des membres de l’opposition, de la société civile et des citoyens ordinaires suite à des manifestations pacifiques ainsi que les pressions incessantes de la communauté internationale. Cependant, Kabila est toujours opposé aux élections démocratiques, à l’exception de celles qui le garderont aux commandes du pays. Sa demande de respecter la souveraineté du Congo à ce moment critique de l’histoire du Congo a banalisé et réduit la notion de souveraineté à un slogan vide et à un outil de propagande.

La souveraineté a des limites, comme nous l’avons vu dans le cas des procès pour crimes de guerre de Nuremberg de l’après-Seconde Guerre mondiale (1945-1946), dans lesquels des hauts responsables de l’Allemagne nazie ont été jugés pour violations du droit international, y compris des violations massives des droits de l’homme. L’appel de Kabila au respect de la souveraineté du Congo fait penser à Herman Goering, l’un des députés de Hitler qui, confronté avec les preuves de ses crimes, clama haut et fort : «Mais c’était notre droit! Nous étions un État souverain et c’était strictement notre affaire». Goering avait été reconnu coupable des crimes de guerre contre l’humanité et condamné à mort. [6]

La République Démon-cratique du Congo, État défaillant et criminel

Même si la Charte des Nations Unies stipule que «Rien dans la présente Charte n’autorise les Nations Unies à intervenir dans des affaires relevant essentiellement de la juridiction nationale d’un État», Les Nations Unies, par l’intermédiaire du Conseil de sécurité, peuvent autoriser une intervention forcée dans les affaires intérieures d’un État, lorsque «la paix et la sécurité internationales» sont menacées. Dans des nombreux cas, Kabila et son régime ont perpétré des graves violations de droits de l’homme à l’encontre des Congolais. Ils ont invoqué la souveraineté tout simplement pour défendre leurs intérêts personnels et pour avoir instrumentalisé la Cour Constitutionnelle, le pouvoir judiciaire, le gouvernement et la CENI, afin de conserver le pouvoir contre la volonté du peuple. Au vu des violations flagrantes des droits de l’homme dans le pays, et la menace que fait peser le régime de Kabila sur la paix et la sécurité dans SADC et les pays des Grands Lacs, Kabila et ses acolytes ne peuvent plus se cacher derrière la souveraineté pour empêcher la communauté internationale d’intervenir.

Par conséquent, le Conseil de sécurité des Nations Unies peut autoriser une intervention humanitaire au Congo sans demander, au préalable, le consentement du régime de Kabila. De toute façon, Kabila n’ayant pas implémenté l’Accord de la Saint-Sylvestre depuis la fin de son dernier mandat, son régime est automatiquement devenu illégitime aux yeux de nombreux Congolais.

Compte tenu de ce qui précède, on pourrait comprendre la raison derrière la sous-estimation délibérée par Kabila du rôle de la MONUSCO au Congo et ses demandes persistantes de retrait de l’organe des Nations Unies de la RDC. La MONUSCO compte environ 19 000 forces bien entraînées et équipées sur le terrain. Ils sont non seulement des témoins embarrassants des violations des droits de l’homme perpétrées par le régime de Kabila, mais ils pourraient également intervenir immédiatement pour des raisons humanitaires si le Conseil de sécurité des Nations Unies l’autorisait.

Une autre crainte constante du régime de Kabila est la possibilité d’une incursion armée, par les congolais, avec un soutien de l’extérieur. Leurs actions seraient conformes à l’article 64 de la Constitution, qui donne aux citoyens le droit de s’opposer à tout individu ou groupe d’individus qui s’emparent du pouvoir par la force ou qui l’exercent en violation des dispositions de la Constitution. Ainsi, de la même manière que les rebelles armés ont marché sur Kinshasa en 1997 pour chasser Mobutu du pouvoir, il est fort probable que les rebelles marcheraient également sur Kinshasa pour sauver le Congo, sa démocratie, ses institutions, son peuple et empêcher Kabila d’embraser toute la région.

Pour des millions de citoyens congolais, ces élections attendues depuis longtemps, loin d’être un simple exercice citoyen sur le calendrier politique de tout État, constituent une véritable lutte pour la libération afin de parvenir à une véritable gouvernance démocratique, point de départ de la stabilité pour le bien-être des peuples de la région ainsi que le décollage socio-économique de toute la région.

À ce point, seule la mise en œuvre intégrale de l’Accord de Saint-Sylvestre, associée aux sanctions internationales prises à l’encontre de Kabila et de son entourage proche, pourrait sauver le Congo et ses voisins de la catastrophe humanitaire imminente.

L’autorité morale, dont se réclame Kabila, ne s’acquiert ni par la force, ni par la guerre et ni par les armes; l’autorité morale s’acquiert par des actes exemplaires et le respect des droits des autres, quel que soit leur rang social [7]. Le Dr Denis Mukwege, qui a récemment remporté le prestigieux Prix Nobel de la Paix, en reconnaissance de ses efforts pour mettre fin à l’utilisation de la violence sexuelle comme arme de guerre, incarne l’image d’une véritable Autorité Morale. Au contraire, Kabila a eu recours à la force, à la terreur, à la guerre et aux armes contre des Congolais pauvres, innocents et sans armes, dont le crime était de défendre leurs droits. Il n’est pas une autorité morale pour les quatre-vingt millions de Congolais marginalisés, mais plutôt pour sa coterie de la «République de la Gombe».

 

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[1] Katumba, A.M. (2013). Ma Vérité. Nice: EPI Nice

[2] Avant, pendant et après les élections 2018. FCC : les patriotes mobilisés contre la balkanisation !, https://laprosperiteonline.net/2018/07/19/avant-pendant-et-apres-les-elections-2018-fcc-les-patriotes-mobilises-contre-la-balkanisation/

[3] Présidentielle : « Si Ramazani perd, notre régime perd, vous imaginez les conséquences? » s’interroge Aubin Minaku, http://7sur7.cd/new/presidentielle-si-ramazani-perd-notre-regime-perd-vous-imaginez-les-consequences-sinterroge-aubin-minaku/

[4] DRC may plunge into yet another national tragedy if the current political situation is not defused – Why South Africa should be part of the solution, http://drc-crossroads.org.za/drc-may-plunge-into-yet-another-national-tragedy-if-the-current-political-situation-is-not-defused-why-south-africa-should-be-part-of-the-solution/

[5] President Lungu is concerned that unresolved issues surrounding DRC elections may spark chaos, https://www.lusakatimes.com/2018/10/03/president-lungu-is-concerned-that-unresolved-issues-surrounding-drc-elections-may-spark-chaos/

[6] The U.N. & Humanitarian_Intervention_files, http://courses.washington.edu/intro2ir/POLS203/Study_Guides/Entries/2013/11/11_Week_VIII_-_The_U.N._&_Humanitarian_Intervention_files/Shimko%20Ch%2010G.pdf

[7] MultiUN: A Multilingual corpus from United Nation Documents, https://fr.glosbe.com/source/8000

Dominique Kitambala Luwi